Laurann
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2013
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Mention pour son rapport audio visuel

Sujet d'étude: 
Car Adam était rouge : L'Éthiopie en terre sainte aujourd'hui

On parle de Laurann à la radio, sur France bleu

L’Éthiopie… Ce pays que j’avais découvert lors de mes cours d’histoire de l’Afrique à la fac me passionnait, m’enchantait : seul pays d’Afrique à n’avoir jamais été colonisé, terres aux civilisations ancestrales aussi grandioses que l’Egypte Ancienne, contrées vertes et fertiles ou naît le Nil et où sont nés nos plus lointains ancêtres. C’était la cause de mon emballement pour l’Afrique. Et à la simple idée d’y partir, j’étais extatique.

A mes 20 ans, j’ai eu envie de partir. « Besoin » serait même plus approprié. Il fallait que j’aille voir ailleurs, sortir du carcan de mes études  de mes habitudes, de ma zone de confort. Pour concrétiser ce rêve, j’ai eu la chance de découvrir la bourse Zellidja, qui donne l’opportunité aux jeunes entre 16 et 20 ans de partir vers la destination de leur choix pour y mener une étude de terrain. C’était la dernière année à laquelle je pouvais postuler, alors j’ai foncé : après de longues recherches et bien des hésitations, mon dévolu s’est fait sur ce pays assez méconnu qu’est l’Ethiopie. Un pays dont le nom évoque tellement d’images, mais couvert par un grand voile de mystère. Et c’est sans doute cela qui m’a attire. J’y partais pour faire un documentaire sur les enfants au sein de la famille.

La famine, «juste une page du livre»

Avant mon départ, j’ai eu le droit aux réflexions, que j’ai trouvé des plus irritables. «Là-bas, tu vas maigrir !! Et pour une femme blanche seule, tu n’as pas peur ?! Puis l’Afrique, c’est si dangereux !», et j’en passe. Un tripotée de remarques qui me mettait hors de moi. Caricaturales, produits de considérations désuètes, et qui, pire encore, venaient de personne qui n’avaient jamais foulé les terres africaines de leur vie.

Je sais que ces préjugés ne venaient pas de rien. Les grandes famines des années 70, les chansons de Renaud et de Michael Jackson d’aide pour l’Afrique, les spots de UNICEF. Ces images sont celles qui perdurent dans l’esprit collectif à l’évocation du nom «Éthiopie». Lorsque j’ai parlé à un ami éthiopien de ces clichés encore ancrés, sa réflexion a été tranchante : « Nous voir encore comme des victimes de la famine, c’est comme si je te demandais comment tu supportais l’occupation allemande. C’est réducteur, c’est de l’histoire ancienne. Et c’est qu’une infime partie du grand livre qu’est l’histoire de l’Éthiopie

A Addis, les gens en guenilles côtoient les 4×4 de luxe

Addis Abeba, la capitale éthiopienne, a été un grand choc pour moi. La Nouvelle Fleur -c’est ce que signifie son nom en amharique, la langue officielle- émane d’une énergie  explosive, typique de ces grandes villes enrôlées dans le cercle infernal de la mondialisation. Les buildings poussent de partout, comme de l’herbe folle.

Je me souviens, lorsque j’errais dans les rues, de ses profonds contrastes. Ceux qui te saisissent tant ils sont extrêmes. J’ai vu un vieillard en guenille dévoré par la polio, agonisant au pied d’un escalier de marbre d’une banque de luxe. Une mère portant dans chaque bras, les bouches de ses deux bébés vers ses seins flétris, vidés, juste à côté d’un passage piéton où un Range Rover forçait le passage.

Oui, l’Ethiopie, c’était ça aussi. Une Humanité vue du fond de ses tripes, un jeu d’équilibriste entre ce qu’elle projette et ce qu’elle traîne au pied. Mais ce n’est SURTOUT pas QUE ca. J’ai pu assister a des évènements uniques : Les Jeux Olympiques d’athlétisme avec un public en folie devant les TVs d’une boite de nuit ; L’ivresse après plusieurs tejs, cet hydromel local que l’on boit dans des fioles, ou encore le nouvel an éthiopien, célébré le 11 septembre, dont l’an 0 se fixe 6 ans après celui de notre calendrier grégorien. A l’époque, je fêtais donc l’entrée en l’an 2004. 

Avec les familles du Nord, j’ai appris la générosité et le respect sans condition

J’ai pu aussi aller dans le Nord, les contrées montagneuses où paissent de grands troupeaux de vaches. A Debre Markos, petite ville entourée de villages fermiers. J’ai pu vivre dans une famille de campagnards, que des amis d’amis, rencontrés pourtant dans la journée, m’avaient présenté pour le bon déroulé de mon documentaire. Le père, Estiphanos, un des prêtres orthodoxes du village, vivait dans une maison faite en terre et en bouse, avec sa femme et ses cinq enfants.

Ils vivaient humblement. Le plus petit enfant jouait avec pour hochet une patte de chèvre séchée. Les seuls meubles étaient quelques ustensiles de cuisine et un vieux lit à ressort défoncé.

Le soir venu, je suis restée pour dormir avec la famille. Ca ne faisait que trois jours que je les connaissais, mais je logeais à la même enseigne. j’étais nourrie, appréciée, respectée, même si j’étais la première blanche qu’ils côtoyaient de si près. Ma couleur de peau n’était rien, c’était l’Humain qui primait avant toute chose.

Les enfants dormaient a même le sol, et les parents dans le lit. Et ce soir-là, ils m’ont propose de dormir dans ce lit,à leur place : Le seul bien qu’ils avaient, il me l’offrait, de manière évidente. Si j’ai refuse l’invitation, j’ai bien pris conscience que les gens les plus généreux sont souvent ceux qui ont le moins.

Avec les peuples premiers, j’ai réappris a vivre avec le temps, et pas contre.

Vers le Sud, les terres agricoles laissaient place à des terrains plus secs et moins escarpés. Le bus m’amenait vers la vallée de l’Omo, ou près de 14 communautés traditionnelles vivaient dans une cohabitation plus ou moins sereine. Les Mursis et leurs femmes avec leurs disques labiaux, les Niangatoms que les Français avaient découverts par Rendez-vous en terre inconnue, les Karos avec les hommes dont les cartilages  d’oreilles sont entailles à l’age où ils peuvent prendre épouse…

Moi, j’ai pu vivre sous tente, pendant plus de deux semaines, avec un village Hammer et un Bachada. La plupart du temps, mes journées se réduisaient à prendre le thé avec les gens du village, aider a chercher les chèvres  voir les mères s’occuper de leurs enfants et la nuit tombée, danser et sauter au rythme des chants traditionnels, avec la pleine Lune en guise de projecteur.

Dans le Sud, j’ai réappris à prendre mon temps. Je n’avais plus la sensation d’être oppressée par 1000 activités que je devais faire, ou des deadlines que je devais respecter. Je n’avais pas besoin de montre, le temps reprenait son droit, je mangeais quand j’avais faim et non quand il était midi, et je dormais quand j’étais fatiguée sans me préoccuper de l’heure a laquelle je devais me lever le lendemain. Et la chose qui m’a marqué, c’est aussi ce détachement quasi-total pour tout ce qui ne les touchaient pas directement. Ils en avaient bien peu a faire de savoir d’où je venais, où était la France sur une carte, ou même ou leur propre pays était  Ils ne savaient même pas le nom du président éthiopien. Tout cela était bien trop abstrait et sans importance. Leur intérêt c’était de voir si leurs proches allaient bien et si leur troupeau étaient au complet lorsqu’il rentrait le soir des pâturages.

L’Éthiopie mérite d’être jugée à sa juste valeur, avec ses faces sombres et ses faces lumineuses. C’est un pays qui a profondément change ma vision des choses et des autres. J’y ai perdu mes repères pour en découvrir des nouveaux. Ces deux mois seule ont repoussé au plus loin ma frontière du « je ne pourrais jamais ». Si j’ai fait ce voyage, plus aucun projet ne peut m’impressionner. Et si j’ai pu le faire, alors n’importe qui, dont vous lecteur, pouvez le faire, ce voyage ou projet que vous avez toujours rêver sans jamais oser. Pourtant, Charlie Chaplin avait été clair : Le Monde appartient a celui qui ose.