Continent: 
Asie
Nom: 
Dumont--Malet
Type de Voyage Z: 
Bourse Z
Rapport image et son: 
Célia
,
2016
,

Sujet d'étude: 
Une plongée dans les théâtres traditionnels de Chine et d'Inde : à la découverte du des visages.

Pendant 5 mois et demi, j'ai suivi des compagnies de théâtre traditionnelles et contemporaines (Opéra de Pékin, Opéra du Sichuan, Oépra du Shanxi, Compagnie San Tuo Qi, Margi School) avec pour sujet la place du visage dans ces fomes théâtrales, sur scène et pendant la transition du comédien au personnage. 


Thématiques: 

« Célia, tu veux essayer ? », me lance un des comédiens, désignant du doigt les petits cailloux jaunes que l’on utilise pour fabriquer le maquillage. Je m’atèle rapidement à la tâche, trop heureuse de participer, ne serait-ce que de manière infime, au spectacle. Ces pierres, il faut les casser et les écraser à l’aide d’un pilon et d’un mortier, afin d’obtenir une fine poudre, que l’on mélange ensuite avec de l’huile de coco. C’est moins facile que je ne le pensais, cela requiert force et dextérité, ainsi que de l’endurance car la réalisation de la pâte demande au moins vingt minutes de préparation. Sudeep finit par prendre la relève, et je l’observe manier avec précision le pilon, qu’il tourne dans un sens puis dans l’autre, le faisant glisser sur la pierre du mortier. Les trois ampoules nues plantées au milieu de la green room éclairent les gouttes de sueur qui coulent doucement dans son dos, jusqu’à ce que celles-ci disparaissent dans l’obscurité. D’autres acteurs le rejoignent peu à peu pour entamer leur lente transformation. Car il ne faut pas moins de 4h30 pour se préparer, maquillage et enfilage du costume compris. Les premières heures passent et, un à un, les visages changent de couleur ; leurs lignes et leur harmonie se brisent pour laisser place à de surprenantes figures. L’atmosphère se fait de plus en plus silencieuse, l’air est lourd malgré la fraîcheur du soir qui approche. La concentration se lit dans les yeux des comédiens ou dans la précision de leurs gestes. Le temps s’arrête presque ; moment d’apesanteur. Quelques musiciens discutent sans bruit dans un coin, d’autres se sont déjà assoupis. Je me promène discrètement au milieu de tout ce petit monde, à l’affût de chaque mouvement qui révèle la beauté de ce passage de l’homme au personnage, croisant des regards au détour d’un miroir ou observant ceux qui se sont déjà perdus dans le vide de la salle, dénotant une once d’ennui ou de lassitude. Sudeep, les paupières closes, allongé sur le dos pendant qu’on lui pose le cutti, bouge furtivement ses mains : il se remémore les mudras qu’il devra effectuer dans quelques heures, tandis que Jishnu s’applique à recouvrir ses lèvres d’un rouge brillant. Je le regarde avec amusement effectuer ce geste presque quotidien, car c’est surtout par coquetterie qu’il aime maquiller sa bouche pendant si longtemps. Une fois de plus, il interprétera cette nuit des rôles de femmes, car c’est dans ce type de personnage qu’il excelle. En effet, la gente féminine n’a, pendant longtemps, pas été autorisée à pratiquer le kathakali (et même aujourd’hui, cela reste rare), laissant alors aux hommes le soin de s’occuper également de ce répertoire. Une musique tonitruante vient rompre l’engourdissement écrasant de la greenroom. C’est le premier jour de festival du temple, alors les organisateurs s’en donnent alors à cœur joie pour ambiancer le village, faisant résonner des musiques commerciales et vieillissantes, ce qui crée un décalage parfois amusant avec ce qui se déroule sous mes yeux : il faut dire que Crazy frog en fond de préparation des acteurs, ça ne colle pas vraiment ! Néanmoins, on commence à s’activer derrière la scène : Suresh gesticule pour faire partir les fourmis de ses pieds engourdis, Sudeep essaye, tant bien que mal d’aider Jishnu à revêtir une robe qui s’apparente à un sari, et deux chutti se pressent autour d’un troisième comédien, l’ensevelissant sous des couches de tissus chatoyants et de plastique. Dehors, la musique a laissé la place au prêtre qui entame un discours moralisateur. Je n’en comprends pas le sens, seuls quelques mots parviennent à mes oreilles : « Facebook… Marx.. .Hindous… Musulmans… ». C’est d’une voix presque torturée qu’il débite son argumentaire, changeant de ton, vociférant ou, au contraire, susurrant ses mots. Une question me traverse l’esprit : « Mais au fait, Suresh, on peut être un artiste de kathakali sans être hindou ?« . Sa réponse me fait sourire : « Bien sûr ! D’ailleurs, le plus grand chanteur de kathakali qui est décédé il y a peu était musulman! » ; elle à l’image même de la mixité religieuse qui règne au Kerala. Il est 22 heures passé quand Mahesh entre en scène, devant une maigre audience qui, pour sa majorité, ne comprendra pas ce qui va se dérouler sous ses yeux. En effet, les musiciens chantent l’histoire en malayalam et en sanskrit (l’équivalent du latin ou du grec ancien pour nous), que l’acteur raconte avec ses mains à l’aide de mudras. Peu importe, il reste la magie des couleurs pour les plus jeunes, et le poids de la tradition pour les anciens. Quant à moi, j’ai prudemment demandé à ce que l’on me narre l’histoire avant que le spectacle commence, dans l’espoir de comprendre quelque chose, n’ayant pas une connaissance assez approfondie des mudras pour en interpréter le sens? Mais le kathakali, encore plus que l’opéra chinois, est extrêmement physique, ce qui me permet de saisir très facilement certaines situations de jeu. Je me délecte du surgissement d’Hanuman, le serviteur du frère de Bali (le roi singe), derrière le drap qu’il agite dans tous les sens, laissant apparaître son visage quelques secondes, puis qu’il redresse soudainement, faisant ainsi languir le spectateur. Le voilà désormais perché sur un tabouret, seul élément de décor, à sa gratter les aisselles, tel un vrai singe. Il se moque en fait des deux jeunes enfants de Seetha, sur qui il lance des feuilles avec lesquelles il vient de s’essuyer les fesses. La scène est tordante, en témoignent les rires qui jaillissent de la gorge de mes voisins. S’ensuit alors un combat, entre les trois personnages, arc à la main et fausses flèches lancées sur l’ennemi. On tape du pied pour exprimer sa force, et l’on remue les pommettes en signe de colère. Je retourne faire un tour dans la green room une fois la première histoire terminée. L’ambiance qui y règne est encore différente : deux groupes se croisent, les comédiens qui se démaquillent en vitesse avant de recouvrir à nouveau leur visage de couleurs, et ceux qui s’apprêtent à rentrer en scène dans les prochaines minutes, car aucune pause n’est accordée entre les deux représentations. Il y a ceux qui se sont endormis, avachis dans un coin, et ceux qui mâchent compulsivement du tabac afin de rester éveiller jusqu’au petit matin. Les costumes gisent sur le sol, Jishnu s’empresse de se coller de fausses boucles d’oreille qu’il tente de faire sécher rapidement en s’éventant avec un miroir, tandis que Suresh se signe devant la couronne qu’il s’apprête à poser sur son crâne, dernière étape avant de devenir pleinement le personnage. Au milieu de tout cela, je tourbillonne entre ces faces vertes, jaunes et rouges, entre les froissements des jupes et les cliquètements des accessoires dorés, jusqu’à revenir sur ma chaise en plastique, dans le public. Là aussi, j’intrigue. Bientôt, un cercle de femmes et d’enfants se forme autour de moi, les hommes restant à l’écart, culture indienne oblige. « Name, name ? » me lance-t-on avec de grands sourires, comme on en voit partout en Inde. La conversation n’ira pas très loin, les adultes de ces villages parlant peu l’anglais, ce qui ne nous empêche pas de partager un black coffee épicé et d’apprécier ensemble le spectacle. Mais plus nous nous enfonçons dans la nuit, plus les spectateurs se font rares. Vers 3 heures du matin, il ne reste guère qu’une quinzaine de personnes, dont la moitié s’est assoupie. Quant à moi, je suis désormais incapable de me concentrer sur ce que je vois, mon cerveau aussi somnole. L’ambiance dans les coulisses est devenue léthargique, m’intimant à moi aussi de fermer les yeux. Mais Sudeep me rattrape de justesse et me propose d’entamer une partie de mikado keralais. Nous voilà donc assis en tailleur, un grand homme enturbanné de rouge, un faux sabre à la main, et une jeune étrangère arrivée là un peu par hasard, à se prendre à ce jeu avec passion, que l’on voit comme notre dernier recourt pour ne pas tomber dans les bras de Morphée. J’ai finalement bien fait de rester éveillée, car la fin du spectacle vaut la peine d’être vue. Ce personnage mi-homme, mi-cerf, saute de scène pour réveiller les derniers résistants, suivis d’un groupe d’acteurs, torches enflammées dans une main et pétards dans l’autre, criant de tous leurs poumons. Il revient bientôt sur scène pour ouvrir l’abdomen de son ennemi afin d’en extirper les boyaux, qui finiront dans sa bouche ensanglantée.