Continent: 
Amérique
Nom: 
LEBOT
Emma
,
2007
,

Prix Zellidja

Sujet d'étude: 
A quoi rêve Cuba ?

A quoi rêve Cuba ?

Pays que l'on dit en perpétuelle transition depuis la chute du grand frère Soviétique, Cuba est aujourd'hui indossociable de sa Révolution, pour le meilleur, et pour le pire. L'île incarne encore et toujours la survie d'un idéal politique unique au monde, mais qu'en est-il pour les gens qui sont prisonniers de ce rêve révolutionnaire ?

Afin de me faire une idée concrète de ce qu'est aujourd'hui ce grand rêve révolutionnaire, je pars sur les routes de l'île rencontrer les habitants de tous milieux, de toutes opinions, de tous âges et de toutes les couleurs, qui accepteront de partager avec moi leurs rêves à eux, révolutionnaires ?

 


La Havane, vendredi 13 juillet 2007 (...) Alors Yanco commence à parler. Il m’explique qu’il est journaliste indépendant, qu’il travaille pour la Vanguardia, le journal de Barcelone, et qu’il est là depuis janvier et pour un an, parce qu’il a eu un visa étudiant. C’est à son tour d’éveiller mon attention. On parle un peu, l’Indio revient et on reprend la route tranquillement. Mais ! Un policier s’approche de l’Indio, et lui demande ses papiers. Il sort son passeport cubain, mais les ennuis s’annoncent. Yanco me tient à l’écart : « attends un peu. » L’Indio s’explique avec le policier, qui ne veut rien entendre, sort son carnet de notes et commence à écrire. Plus l’Indio se justifie, plus il écrit… (en faisant signe qu’il ne veut rien entendre) Je ne comprends pas : qu’est ce qui se passe ? Je jette un regard à Yanco qui me fait signe de me taire et de regarder. Il me chuchote à l’oreille : « Regarde bien. Il est là le deuxième Cuba, celui dont tu parlais. » Alors je me tais, et j’observe. Je comprends tout à coup pourquoi il y a un policier tous les trente mètres. Je comprends pourquoi Yanco a l’air si embarrassé. Je comprends ce que je vois, mais en revanche, je ne comprends pas qu’ici, dans la vieille Havane, un touriste et un cubain n’aient pas le droit de marcher côte à côte, ne puissent pas le faire sans être interpellés par un policier. Je ne comprends pas qu’on ne puisse pas passer du temps ensemble, discuter, être amis. Si tu es cubain, et que tu traînes avec nous autres, étrangers, alors tu es un « jinetero », et tu mets en danger la révolution, tu es un ennemi du peuple parce que tu ne joues pas le jeu de la grande société cubaine. Parce que le système D n’est pas légal. L’Indio discute vingt minutes avec le policier, tandis que Yanco essaie tant bien que mal de leur faire comprendre qu’il le connaît depuis deux mois, qu’il l’a aidé pour son boulot, etc. etc. Rien à faire. Pendant ce temps, l’Indio revient vers moi, l’air embarrassé : « je suis désolé. » Je lui demande ce qui se passe, ça l’énerve : « Rien, ça n’est qu’une perte de temps de plus, c’est énervant, c’est tout. C’est toujours la même chose. On débat pendant une demi heure, et après on continue la route. C’est juste une demi-heure de moins, trop souvent. Mais ça va. » Sauf que là, ça sera plus qu’une demi-heure. Yanco débat en vain. Une voiture arrive, un chef en sort. Il discute avec les agents. Je lui demande s’il va avoir des problèmes, et il sourit : « Non, je vais juste perdre une demi-heure de mon temps, une fois de plus. Et ça ici c’est un problème énorme. » Il sourit, mais garde l’air anxieux. Le chef l’appelle. Il pose les mains à plat sur le mur, puis sur la voiture. Il se fait fouiller. La scène est complètement surréaliste : la rue Obispo, une des plus touristiques de la ville, une des plus fréquentées. Au milieu, ce mec qui se fait fouiller par les policiers. Autour, des centaines de touristes qui passent et qui s’en foutent ! Qui ne le voient même pas tant ils ont le nez plongé dans leur petit guide de La Havane, ou tant ils lèvent la tête pour admirer les belles façades coloniales ! Ah ça oui, c’est beau les façades ! Mais qu’est ce que c’est que ce cirque ! A quoi jouent-ils, tous, là ? Qu’est ce que fait la police ? Pourquoi fouillent-ils un homme qui n’a rien fait de mal ? Rien de plus que de se promener paisiblement avec deux étrangers ? Et pourquoi personne ne fait rien ? Et tous ces touristes qui s’en foutent ! Ou plutôt qui se réjouissent de la scène, et qui diront en rentrant dans leur pays « Ah oui ! Oui monsieur, oui madame ! Cuba, c’est une des îles les plus sûres du monde ! » Certainement… mais à quel prix ? Au prix que la liberté d’un homme soit réduite à … caresser le parti dans le sens du poil… à se taire, à tout accepter pour quoi au final ? Pour rien ? Tout ça pour rien ? Alors ça veut dire quoi, être Cubain ? On passe les menottes à l’Indio, et tout va vraiment trop vite pour moi. Il rentre dans la voiture, et on l’embarque au poste. J’hallucine. Je reste seule avec Yanco, qui revient vers moi : « Bienvenidos en Cuba ! Voilà ton baptême du feu ! Ce que tu viens de voir, ça n’est qu’une petite goutte de la surface. » Bienvenue à Cuba, paradis tropical, mythe socialiste… et cage en or. Tout dépend du point de vue, bien sûr… Yanco parle aux policiers, et on repart. Lui que je ne connaissais pas il y a cinq minutes, me prend à parti, et à ce moment précis, prend la décision de me montrer la vraie Cuba, l’île, telle que lui la connaît. Nous voilà liés par cette scène comme par un pacte muet. Quand il revient vers moi, il est furieux. Il me dit qu’ici, c’est de la folie. Comme en Afrique du Sud du temps de l’apartheid. Pour ce que je viens de voir, c’est sûr. Humiliation, ségrégation, et la pire des ségrégations, celle qui se fait, en plus des critères raciaux, sur des critères économiques. Tu es touriste, yuma, tu vis là et là, tu restes ici tu ne bouges pas, tu fais ceci et cela, et surtout, surtout, tu payes pour tout cela ! Tu es Cubain ? Alors tu travailles pour l’état, pour la survie de la révolution, et surtout, tu ne tentes pas d’ouvrir la bouche si tu n’es pas d’accord. Parce que la Révolution, c’est Cuba, et que si tu n’es pas la Révolution, alors tu n’es pas cubain, et si tu n’es pas cubain, alors tu ne mérites pas de vivre à Cuba."