Continent: 
Amérique
Nom: 
Ollion-Toscani
Type de Voyage Z: 
Bourse Z
Rapport image et son (audiovisuel): 
Céline
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2017
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Colombie

Sujet d'étude: 
La Colombie à travers le regard d'artistes alternatifs

J’ai vu des vérités, quelques centaines de réalités propres à leur propriétaire et qu’il ne faut surtout jamais tenter de changer, de juger. J’ai vu qu’il s’agissait seulement de les accepter, de les laisser se bousculer avec les nôtre. J’avais des milliers de questions, et surtout je voyais deux immenses mondes interdépendants s’entrechoquer, se confronter dans cette sorte d’harmonie instable qu’est la rue : le sublime et le sordide. Que serait cet art brut sans la pauvreté qui lui donne son existence ? Et inversement, que deviendrait la misère sans ces messages muraux colorés qui semblent l’aider à s’accrocher à l’espoir ? Est-ce que les artistes de la rue considèrent leur pays comme une oeuvre infinie ? En voyage à travers Bogotá, Bucaramanga, Santa Marta et Medellín, j'ai cherché des réponses mais j'ai découvert un peu plus...

Thématiques: 

Je me souviens de ce premier jour, arrivée un peu chiffonnée par trente heures de promenade d’un hémisphère à l’autre. Je ne comprenais rien à ce que les employés de l’aéroport me disaient. Je voulais manger, boire, me doucher et dormir. Surtout dormir, avant de plonger tête la première dans l’inconnu ébouriffant de l’art libre et sans règles. Dormir avant de comprendre, mais comment fermer l’œil quand on peut scruter pour la première fois la lumière d’un réverbère colombien à travers les stores ? Je n’avais jamais vu la lueur cuivrée du monde colombien, la lueur du continent inconnu sur lequel j’avais enfin atterri, projetée sur le plafond d’un petit une-pièce de douze mètres carrés. Je me souviens aussi des premières découvertes sensorielles. Le lait, qui a un goût de caillou, celui des fruits ; la feijoa au goût acidulé s’approchant de celui des prunelles, la saveur incomparable du lulo décliné en jus et boissons rafraichissantes, le goût des fourmis rôties… Puis j’ai aperçu les nouvelles couleurs, avec ce vert des arbres, invraisemblable, toujours plus vert, plus intense et profond que tous les verts que j’ai pu voir en Europe. Il y a eu ces odeurs inconnues, l’odeur du chocolat chaud si différent d’ici (surtout quand ils mettent des morceaux de fromage dedans), l’odeur tenace du musée des déchets, l’odeur de la maison d’artistes et de l’imprimerie... Sans parler des sons, des brouhahas et des musiques. Est-ce que tu arrives à visualiser une couleur ou un goût inconnu, toi ? Pourtant, je te garantis qu’il y en a d’autres, on n’a jamais fait le tour. Et quand tu en découvres, c’est une joie immense de tes sens qui s’écarquillent pour faire entrer le plus possible de nouvelles informations délicieuses, encore étranges. Je me souviens être rentrée très vite et à l’aveuglette dans mon sujet d’étude, un peu instinctivement et sans attendre. Maintenant que j’étais là, dans ce pays étrange, que je voyais déjà de l’art un peu partout sur ces premiers murs, ce sujet prenait toute sa grandeur à mes yeux. Je visitais ces multiples galeries, guidée pendant des heures à travers Bogotá par mon tout premier hôte, et je voulais savoir. Parce que l’art était caché un peu partout, j’avais eu l’occasion de le voir, je voulais comprendre pourquoi et comment c’était possible. Est-ce qu’aux yeux des artistes de la rue, leur pays est une œuvre infinie ? J’avais des milliers de questions, et surtout je voyais deux immenses mondes interdépendants s’entrechoquer, se confronter dans cette sorte d’harmonie instable qu’est la rue : le sublime et le sordide. Que serait cet art brut sans la pauvreté qui lui donne son existence ? Et inversement, que deviendrait la misère sans ces messages muraux colorés qui semblent l’aider à s’accrocher à l’espoir ? J’ai vu des vérités, quelques centaines de réalités propres à leur propriétaire et qu’il ne faut surtout jamais tenter de changer, de juger. J’ai vu qu’il s’agissait seulement de les accepter, de les laisser se bousculer avec les nôtres : quelqu’un qui s’appelait Hugo écrivait « Rien n'est plus réel que ces grandes secousses que deux âmes se donnent en échangeant cette étincelle. ». Tant de réalités différentes te forcent à te démouler, à lâcher cette habitude sordide qu’on a de clouer une étiquette sur la tronche des gens dès le premier regard, et de les détester par défaut. Avant ce voyage, j’ai passé 15 ans assise à apprendre à ne pas être créative. Revenir avec le feu libre et dansant dans ma tête, c’était un des objectifs de mon voyage : un marché passé entre moi et moi-même. Il en a pourtant fallu du temps, même là-bas, pour que je jette enfin très loin ce masque triste que l’usine à adultes m’avait vissé sur la figure. Il est tenace, il s’accroche. J’ai senti depuis longtemps que j’ai besoin de l’éducation de la vie. Pas de celle du lycée. « L’école tue les artistes. » Peu à peu, arrêter de créer, d’imaginer. J’ai pas l’temps : mon excuse. En Colombie, au fil de toutes ces rencontres déboussolantes, de tous les artistes qui te tendent leur cœur au bout des bras, j’ai compris que ce n’était pas qu’une histoire de pas l’temps... Et puis la magie de la création est revenue à l’improviste, quelque part dans la nuit d’un 26 à un 27 juillet, après treize heures de car pour relier la capitale à Bucaramanga. Elle est revenue rattraper le temps perdu en me donnant des insomnies régulières, comme des agitations un peu machinales me forçant à me lever en plein milieu de la nuit pour aller prendre du papier et un crayon et faire ce que j’avais négligé pendant quelques années. Imagination, tu m’étonnes et me dépasse. Je ne veux pas en dire trop, il me faut garder du contenu pour le rapport de mon voyage et des sentiments pour le carnet de bord, dont je ne peux pas arracher toutes les idées : elles leur appartiennent, et au lecteur également.